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G4/ Chapitre 25 - Les rêves à portée de main

  • Photo du rédacteur: Nathalie986
    Nathalie986
  • 27 déc. 2025
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : 18 janv.


Je n’avais pas prévu de recevoir une lettre de l’université de Britechester. Quand je l’ai ouverte, mes yeux ont parcouru les lignes avec un mélange d’excitation et de doute. On m’offrait une place dans un cursus prestigieux aux beaux-arts, une opportunité que beaucoup auraient saisie sans hésiter. Mais moi… je n’arrivais pas à me convaincre.

L’université, c’était des années de cours, de dissertations, de contraintes. Et moi, j’avais déjà mille projets en tête : mes jus pétillants, mes cristaux, et pourquoi pas des bougies et de la poterie ? Je voulais créer, expérimenter, vendre, partager. Pas m’enfermer dans une salle de classe.

Jace m’avait regardé longuement, sa guitare posée sur ses genoux.

- Tu refuses ?

- Oui. Je crois que ce serait une perte de temps. Je veux me lancer maintenant, pas dans quatre ans.

Il avait haussé les épaules, mais je savais qu’il comprenait ma décision. Quelques jours plus tard, nous étions installés au marché de Carrière Grims.


J’avais préparé mon stand avec soin : toutes mes bouteilles de jus étaient parfaitement alignées et je les avais regroupées par carton de six. Jace m’aidait à tenir le stand, me regardant, abasourdi, alors que j’essayais d’attirer l’attention des passants.

Mais personne ne s’arrêtait. Les clients se dirigeaient vers les étals voisins, habitués à leurs produits. Mon stand restait désespérément vide. Je jetais des coups d’œil autour de moi, espérant apercevoir Hitomi. Elle n’était pas là. Et cette absence me pesait plus que je ne voulais l’admettre. Pas de vente et pas d’Hitomi... ça n’était pas ma journée.


Je soupirai, les bras croisés.

֊ Ça ne marche pas, Jace. Personne ne vient.

Il me regarda avec un sourire compatissant.

- C’est le premier jour, Phil. Tu ne peux pas t’attendre à ce que tout le monde se précipite.

- J’espérais au moins la croiser… murmurai-je.

- Hitomi ? devina-t-il.

Je baissai les yeux, gêné.

- Oui. Mais elle n’est pas là.

Jace posa une main sur mon épaule. Mon jumeau. Nous nous comprenions tellement bien.

- Tu sais, parfois les choses prennent du temps. Tu as du talent, mais il faut que les gens le découvrent.

Je hochai la tête, mais la déception restait vive, et je me tournai à nouveau vers les passants pour les attirer.


Le lendemain, je décidai de changer de stratégie. J’ai installé mon stand directement devant notre maison. Les passants s’arrêtaient plus facilement, intrigués par les bouteilles pétillantes exposées. Certains achetaient, d’autres posaient des questions. Et pour la première fois, je glissai quelques simflouz dans ma caisse. C’était modeste, mais c’était un début, un début que j’espérai plus faste.


Quelques jours plus tard, Coline est arrivée, son sac à dos sur l’épaule, prête à passer la soirée à la maison, comme le lui avait suggéré Maman. Elle pensait qu’un moment avec ses frères ferait du bien à sa fille.


Jace s’était empressé de lui montrer nos profils sur « Le coin de Cupidon ».

- Regarde ça, Coline. Voilà mon profil, dit Jace en sortant son téléphone.

Elle éclata de rire.

- T’es sérieux, frangin ? Tu poses avec ta guitare ? Et Philippe, il pose avec quoi ?

Jace lui répondit avec un clin d’œil. Puis il ajouta, plus sérieux :

- Philippe, lui, ne se connecte jamais.

Je haussai les épaules.

- Je n’ai pas le temps. Et puis… je ne suis pas sûr que ce soit pour moi.

Coline me lança un regard malicieux.

- Pourquoi tu dis ça ? Tu espères la fille parfaite, Phil ?

Je détournai les yeux, sans répondre, pensant à Hitomi sans rien dire.


Le soir venu, nous nous sommes retrouvés autour d’un repas. J’avais préparé un bar grillé, simple mais savoureux. Nous avions enfilé nos pyjamas, et l’ambiance était chaleureuse.


Coline, entre deux bouchées, se mit à se plaindre.

- Maman réduit mes heures d’ordinateur. Elle dit que je dois sortir prendre l’air.

Jace éclata de rire.

- Elle a raison. Tu passes trop de temps devant ton écran.

- Mais j’écris des histoires ! protesta-t-elle. J’invente des mondes, des personnages… Et elle croit que je perds mon temps.


Je lui souris.

- Tu devrais lui montrer ce que tu écris. Peut-être qu’elle comprendrait mieux.

Coline haussa les épaules, mais je voyais dans ses yeux qu’elle était fière de ses créations.


Alors que nous profitions de cette soirée tranquille en famille, nous ignorions qu’un contrôleur des initiatives écologiques était en train d’inspecter les abords de la maison. Il avait vérifié nos hôtels à insectes, la ruche et le recycleur.

Si nous l’avions su, Jace et moi aurions pu retenir notre souffle, mais le verdict fut positif et nous le reçûmes dans notre boîte aux lettres le lendemain matin : notre foyer respectait les plans d’action du quartier. Nous avions échangé un sourire complice. C’était une petite victoire, mais une victoire tout de même.


Après notre repas avec Coline, nous nous installâmes sur le canapé pour regarder un vieux film. Coline n’arrêtait pas de parler, commentant chaque scène, posant des questions, riant à ses propres blagues. Jace lui répondait, amusé, et leur conversation couvrait presque le son du film.


Moi, j’essayais de suivre l’histoire, mais au bout d’un moment, j’ai abandonné.


Je me suis levé pour faire la vaisselle, laissant l’eau chaude couler sur mes mains. Mon esprit s’évadait vers Hitomi, ignorant les bavardages intensifs de mon frère et ma soeur. Où es-tu, ce soir, Hitomi ? Penses-tu à moi, ne serait-ce qu’un instant ? Sûrement pas... Tu ne te rappelles peut-être même pas qui je suis...


Le lendemain matin, j’accompagnai Coline au lycée puis m’empressai de rejoindre la machine à fabriquer que Maman m’avait confiée.

Certes, cette machine n’était pas celle que je préférais, et je ne m’épanouissais pas en l’utilisant, mais elle faisait partie intégrante de mon métier de fabricant indépendant et me permettait de répondre aux commandes de mes clients. Cette machine était dans la famille depuis mon arrière-grand-père Victor, et elle nous avait appartenu à tous : ma grand-mère, ma mère, et maintenant, moi. Je la transmettrai aussi à mes enfants.

La matinée s’annonçait tranquille. J’entendais Jace jouer quelques accords dans sa chambre lorsqu’il me sembla entendre retentir quelques coups à la porte. J’arrêtai alors la machine et dressai l’oreille.


J’entendis encore trois coups. Trois coups timides, presque hésitants. Je fronçai les sourcils : nous n’attendions personne.

Quand j’ouvris, mon cœur fit un bond. Hitomi se tenait là, devant moi, le regard fuyant.

- Bonjour… dit-elle doucement.

Je restai figé, incapable de cacher ma surprise.

- Hitomi ? Mais… comment avez-vous su où j’habite ?

Elle baissa les yeux, visiblement gênée.

- Je vous ai vu… l’autre jour. Vous vendiez vos jus devant votre maison.

Je sentis une vague de confusion m’envahir. Je ne savais pas que lui répondre mais elle continua :

- Je ne voulais pas paraître intrusive. Mais je… je voulais vous parler.

Il y eut un silence. Et moi, je restais bouche bée... Elle semblait sincère, et son hésitation me mettait mal à l’aise. Sûrement à cause de mon manque d’assurance.

- Vous voulez entrer ? finis-je par dire, d’une voix plus douce.

Elle releva les yeux vers moi, visiblement soulagée.

- Si vous acceptez, je veux bien…


Je m’écartai pour la laisser passer et l’accompagnai jusqu’au jardin, où j’avais installé de vieux fauteuils de camping près d’un petit feu de camp, sous un cornouiller. J’y jetai un allumette et les flammes crépitèrent doucement, projetant des ombres dansantes sur nos visages.

Nous nous assîmes, chacun un peu raide, comme si la proximité nous intimidait. Le silence dura quelques instants, seulement troublé par le bois qui craquait dans le feu.

Je pris une inspiration.

- Pourquoi êtes-vous venue ? demandai-je

Hitomi joua nerveusement avec ses doigts.


Puis elle se mit à faire de grands gestes.

- Je voulais m’excuser. Quand tu m’as parlé de tes jus au marché, j’ai réagi… froidement. J’avais peur de la concurrence. Mais en te voyant vendre devant ta maison, j’ai compris que tu faisais ça par passion. Pas pour me nuire. Alors j’ai cru ce que tu m’as dit.

Elle m’avait tutoyé le plus naturellement du monde. Ses mots me touchèrent plus que je ne l’aurais cru.


- Tu n’avais pas tort de te protéger. Mais je ne veux pas te prendre ta place. Je veux juste… partager ce que j’aime.

Elle me regarda, un peu plus assurée.

- C’est pour ça que je suis venue. Je voulais que tu saches que je respecte ton travail. Et… que je serais heureuse si on pouvait se parler.

Je sentis mes épaules se détendre.

- Merci, Hitomi. Je ne m’attendais pas à te voir frapper à ma porte, mais je suis content que tu l’aies fait.

Un léger sourire apparut sur ses lèvres

- Moi aussi.

Nous restâmes là, à regarder les flammes danser, chacun un peu maladroit, mais étrangement apaisé par la présence de l’autre. Le feu crépitait, et je me surpris à penser que cette journée, venait de prendre une tournure inattendue. Pourtant, elle finit par s’en aller.


Je restai là, immobile. Une partie de moi aurait voulu qu’elle reste et qu’on parle davantage, mais elle était partie, et je me retrouvais seul avec mes pensées.

Je me surpris à réfléchir à tout ce que cette rencontre signifiait. Elle avait fait le premier pas, malgré sa réserve. Elle m’avait observé, elle avait osé frapper à ma porte. Cela voulait dire qu’elle s’intéressait à moi, d’une manière ou d’une autre. J’espérais à le croire.

Je me dis que peut-être, aujourd’hui, quelque chose avait commencé. Rien de grandiose, rien d’évident. Juste une étincelle, fragile, comme les flammes du feu de camp qui s’éteignait doucement. Comme elle.

Je compris alors que je n’avais plus seulement envie de vendre des jus de fruits. J’avais envie de construire un lien. Avec elle.


Cependant, la réalité se rappelait à moi. La carrière de fabricant indépendant me prenait énormément de temps. Entre les commandes à gérer, les devis à préparer et les messages des clients, je passais de longues heures devant mon ordinateur. Le contact avec eux était essentiel. Je devais répondre vite, être attentif à leurs attentes, et parfois même rassurer ceux qui doutaient de la qualité de mes créations. C’était un travail exigeant, mais je savais que c’était la clé pour faire grandir mon activité.


Et comme si cela ne suffisait pas, la maison demandait aussi son lot d’attention. Je me retrouvais régulièrement à bricoler pour éviter les catastrophes. Ce matin-là, c’était l’évier qui fuyait. Il y avait de l’eau partout. J’ai dû poser mes outils de fabrication pour attraper une clé à molette et m’occuper de cette réparation. Ce n’était pas la tâche la plus intéressante, mais il fallait bien s'y coller si on voulait une maison agréable à vivre.


Jace et moi avions pris l’habitude de partager un café, chaque matin, dans le jardin. Nous nous installions autour de la table en bois faite de palettes, sur les sièges que Juliane, notre grand-mère, avait fabriqués de ses mains. C’était notre rituel, un moment simple mais précieux, où nous pouvions parler de tout et de rien. Nous tenions à en profiter avant qu’il ne fasse trop froid.


Ce jour-là, je laissai échapper ce qui me trottait dans la tête.

- Tu sais, j’ai revu Hitomi… enfin, elle est venue à la maison.

Jace leva les yeux de sa tasse, intrigué.

- Ah oui ? Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?

- Elle voulait s’excuser pour son attitude au marché. Elle m’a dit qu’elle respectait mon travail. Mais… je ne sais pas quoi penser. Elle est partie aussi vite qu’elle est venue.

Jace esquissa un sourire.

- Au moins, toi tu as quelqu’un qui vient frapper à ta porte. Moi, je multiplie les rencontres sur Le coin de Cupidon, et ça ne mène à rien.

- Peut-être que tu devrais arrêter de poser avec ta guitare ! dis-je en riant.

- Jamais ! répondit-il en riant à son tour, mais sérieusement, je crois que je n’ai pas encore trouvé la bonne.

Nous avons continué à boire notre café, bercés par le chant des oiseaux. Ces conversations matinales étaient comme un souffle d’air frais pour bien commencer la journée.




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