G4/ Chapitre 26 - Déconvenues et évidence
- Nathalie986

- 18 janv.
- 8 min de lecture
Jace continuait ses rencontres avec des jeunes femmes inscrites sur le Coin de Cupidon. Il avait proposé à Charlotte de l’accompagner à la pêche. Elle semblait ravie, et je les avais observés de loin, intrigué par cette complicité naissante. Mais très vite, je compris que quelque chose clochait.
- Tu sais, Jace, si tu veux vraiment progresser, il faudrait que tu changes de matériel. Ta canne n’est pas assez performante. Et puis, tu devrais te lever plus tôt, les poissons mordent mieux à l’aube.
Jace avait haussé les épaules, un peu agacé. Je le connaissais, mon frère.
- Je pêche pour le plaisir, pas pour battre des records, avait-il dit.
Charlotte avait tout de même insisté, détaillant chaque geste, chaque technique, comme si rien n’était jamais assez bien.
- Tu pourrais aussi apprendre à préparer tes appâts toi-même. Et franchement, tu devrais viser des prises plus grosses.
Je voyais Jace se renfermer peu à peu. Il détestait qu’on lui dise ce qu’il doit faire. Plus elle parlait, plus il semblait comprendre qu’elle était beaucoup trop exigeante pour lui. Et j’avoue que je ne pouvais que l’approuver. Pourtant tout avait bien commencé, entre eux.

Le jour où Jace invita Lorena, Maman fit une visite impromptue. Elle était toujours la bienvenue. Nous lui avions même donné un jeu de clés de la maison. Mais ce jour-là... il faut bien reconnaitre que Maman tombait assez mal. Je ne sais pas qui de Jace où de Lorena avait été le plus mal à l’aise, mais elle s’était assise avec eux, autour de la table de la cuisine.

Elle était arrivée avec le sourire.
- Maman, mais qu’est-ce que tu fais là ? s’était étonné Jace, visiblement embarrassé.
- Je viens voir mes fils. Vous aviez promis de venir la semaine dernière et je ne vous ai pas vus. Alors, je viens à vous. Tu ne me présentes pas à ton amie ? ajouta-t-elle.
- C’est Lorena, une copine, répondit-il simplement.

J’étais descendu en entendant la voix de Maman, et je pris place autour de la table au plus mauvais moment.
- J’aurais été enchantée, Lorena, mais rends ce que tu as pris. Je t’ai vue, lança notre mère d’une voix ferme.
Jace et moi nous regardâmes sans comprendre. Il n’était pas dans les habitudes de Maman de se montrer inamicale. Lorena feignit l’innocence, puis, devant l’insistance et le regard de celle qui lui faisait face, elle sortit de sa poche un petit objet, un vieux minuteur qu’elle avait caché dans la poche de son blouson.
- Oh… ça ! Ce n’est qu’un minuteur de cuisine. Je voulais juste le regarder. dit-elle en souriant faussement.
Jace était abasourdi. Avant qu’il ne puisse dire quoi que ce soit, Lorena regarda son téléphone comme si elle avait reçu un message puis elle se leva brusquement.
- Désolée, je dois y aller. Une urgence.
Son regard jeta ensuite des éclairs vers Jace :
- On n’invite pas sa mère à un rendez-vous, Jace. Ça ne se fait pas.
Et elle disparut aussitôt. Mon frère resta là, bouche bée, tout comme moi, réalisant à peine ce qui venait de se passer.

La visite de Maman eut ça de bien qu’elle avait empêché que mon frère ne s’attachât trop à cette fille kleptomane. Et, Cerise sur le gâteau Maman m’expliqua comment fabriquer un nouveau meuble.

Elle me donna tous les détails après que je lui eus montré ma station de pétillerie.

Jace attendit quelques semaines avant d’inviter une nouvelle jeune femme à la maison. Puis il invita Marina, une jeune freegan, tout comme lui, qui venait de San Myshuno. Il voulait lui montrer nos hôtels à insectes et la ruche, fier de notre engagement écologique. Il espérait que, cette fois, ça fonctionnerait. Mais dès qu’elle s’approcha, son visage se crispa.
- Beurk… ces bestioles me dégoûtent. Comment pouvez-vous vivre avec ça dans votre jardin ?
Jace tenta de lui expliquer l’importance des insectes pour la biodiversité, mais elle ne cessait de se plaindre.

- Et cette ruche… tu n’as pas peur de te faire piquer ? Franchement, c’est dangereux.
Elle continua à critiquer, non seulement les insectes, mais aussi la maison, le quartier, et même le café que Jace lui avait servi.
- Cet endroit, il veut ressembler à une ville, mais ce n’est pas une ville. Franchement, ça ne ressemble à rien, ici.
Je voyais mon frère perdre patience. Elle le touchait dans ce qui nous tenait le plus à cœur. Marina semblait incapable d’apprécier quoi que ce soit. Elle transformait chaque détail en reproche, et je compris vite pourquoi Jace la considérait comme une rabat-joie.

Après ces rencontres infructueuses, Jace avait besoin de se retrouver en famille. Le froid commençait à s’installer, et ce soir-là était particulièrement glacial. Je décidai de préparer une soupe de tomates, avec celles du jardin que nous avions congelées à la fin de l’été. L’odeur douce et réconfortante emplissait la cuisine, contrastant avec l’air mordant qui s’infiltrait par les fenêtres.
Nous attendions Coline pour la soirée. Elle arriva emmitouflée dans son manteau et le déposa sur le porte-manteau, dans l’entrée, ses joues rougies par le vent.

Avant même de s’asseoir, elle sortit de son sac, son ordinateur portable.
- J’ai quelque chose à vous montrer, dit-elle avec un sourire timide.
Elle ouvrit son ordinateur et commença à lire. Ses histoires parlaient de mondes étranges, de personnages courageux et de quêtes impossibles. Sa voix tremblait un peu au début, mais elle se fit plus assurée à mesure qu’elle ressentait notre intérêt. Jace et moi l’écoutions attentivement, impressionnés par sa créativité.

Jace l’interrompit avec un sourire malicieux :
- Tu devrais écrire une histoire sur moi, le grand pêcheur qui attrape des monstres marins.
Coline éclata de rire.
- Non, toi tu serais le héros qui passe son temps à choper sur Cupidon et qui finit seul sur son bateau.
Je ris à mon tour, amusé par leur complicité.
- Tu as du talent, Coline, vraiment. Tu devrais continuer.
Elle baissa les yeux, mais je voyais dans son sourire qu’elle était fière. Jace acquiesça, un sourire sincère aux lèvres.

Après cette lecture, Jace prit sa guitare et improvisa un petit jam pour nous. Les notes résonnaient dans le salon, apportant une chaleur supplémentaire à cette soirée glaciale. Coline riait, frappant des mains pour l’accompagner, parfois chantonnant quelques paroles inventées, et je me laissai bercer par cette complicité fraternelle, heureux d'être entouré der mon frère et ma sœur.

- Tu vois, Coline, tu pourrais mettre ça dans ton histoire : un musicien qui réchauffe les cœurs avec sa guitare, lui dis-je simplement. Notre frère est capable de ça.
- Oui, mais je ne suis pas sûre que mes lecteurs apprécient le gilet qu’il porte ce soir, répliqua-t-elle sur un ton taquin que Jace ignora en souriant.

Après l’improvisation de Jace, nous nous retrouvâmes tous les trois autour de la table. La soupe de tomates fumante nous réchauffait, et nous savourions chaque cuillerée comme un réconfort contre le froid.
- Ce moment simple a plus de valeur que toutes mes rencontres ratées, nous dit Jace.
Coline souffla sur sa cuillère avant de la plonger dans son bol. Le dehors était glacial, mais à l’intérieur, la chaleur de la soupe et de nos rires suffisait à nous protéger. Ce soir-là, malgré les échecs amoureux de Jace et mes propres doutes, je continuais à penser que nous avions quelque chose de précieux : la force de notre famille.

Jace la regarda notre petite soeur avec un sourire.
- Tu sais, Coline, tes histoires… elles sont vraiment bien. Tu devrais être fière de toi.
Elle leva les yeux, surprise.
- Tu crois ?
- Bien sûr. Tu inventes des mondes que moi je ne pourrais jamais imaginer, mais c’est ça, la créativité, c’est ça l’imagination. Peut-être qu’un jour tu rejoindras les grands comme Tolkien, répondit-il en ajoutant un morceau de pain grillé dans son bol.
Je pris le relais, voulant qu’elle sente que nous étions tous les deux derrière elle.
- Tu as raison, Jace, Coline a une vraie voix. Ce qu’elle écrit, c’est elle. Elle y met son âme. Et ça mérite d’être partagé.
Je vis ma sœur rougir légèrement, baissant les yeux vers sa soupe.
- Maman dit que je perds mon temps…

- Peut-être que Maman est simplement une maman qui s’inquiète pour sa fille. Elle veut s’assurer que tu auras un bel avenir. Nous, on voit bien que tu as du talent. Et je suis sûr que Maman s’en rendra compte si tu lui permets de lire ton histoire, lui répondis-je doucement.
Jace hocha la tête avec conviction.
- Exactement. Et si tu veux, je peux mettre ta lecture en musique. Tes histoires avec ma guitare, ça ferait un duo parfait.
Coline éclata de rire, détendue, comme si elle ne s’était pas attendue à ça :
- Vous êtes incroyables. Merci… ça me fait du bien de savoir que vous croyez en moi.
Nous avons continué à manger, chacun savourant la chaleur de la soupe et la chaleur de nos mots. Ce soir-là, je sentais que nous avions réussi à lui donner confiance, à lui montrer qu’elle n’était pas seule. Et c’était peut-être ça, le vrai réconfort : la certitude que notre fratrie formait un cercle solide, prêt à soutenir chacun de ses membres.

L’automne touchait à sa fin, et l’hiver approchait. Je m’étais rendu au canal pour récupérer de l’eau. Le silence était presque total, seulement troublé par le craquement de quelques feuilles sous mes pas.
C’est alors que j’entendis des pas derrière moi.

Je me retournai : Hitomi était là. Emmitouflée dans son manteau, elle me regardait avec un sourire hésitant.
- Philippe… j’espérais te croiser ici. Je te cherchais.
- C’est vrai ?... Je suis content que tu l’aies fait. Je n’avais même pas ton numéro.
Nous restâmes un instant immobiles, comme figés par le froid et par ce que nous ressentions. Pourtant, mes paroles avaient été nulles, et ne représentaient pas mes sentiments. Mais, j’avais vu ses yeux briller, et je compris que ce que je portais en moi depuis des semaines était partagé.
- Tu sais… je crois que je suis tombée amoureuse de toi, murmura-t-elle. Et je crois que toi aussi...

Je sentis mon cœur bondir.
- Tu as raison, Hitomi. Tu as raison. Je suis amoureux de toi depuis le premier jour.

Sans réfléchir davantage, nous nous rapprochâmes. Nos lèvres se rencontrèrent pour la première fois, et ce baiser scella ce que nous n’avions plus besoin de cacher : nous étions amoureux.

Amoureux ? Non, pour moi, c’était bien plus que ça. Je l’aimais, oui, je l’aimais. Je l’aimais tellement.

Depuis ce baiser, nous ne nous quittions plus.
Chaque jour semblait trouver une raison pour nous rapprocher davantage. Hitomi venait souvent à la maison, et j’avais fini par la présenter à Jace. Ces deux-là s’entendaient très bien. Mon frère avait tout de suite approuvé notre relation, non pas que j’ai eu besoin de son feu vert, mais il trouvait qu’elle était parfaite pour moi.

Un soir, alors que nous étions assis au salon, elle me confia :
- Tu sais, Philippe, je n’avais jamais imaginé trouver quelqu’un comme toi. Tu es simple, sincère… et tu me donnes l’impression d’être enfin à ma place.

Je passai mon bras autour de ses épaules, ému par ses paroles.
- Et moi, je n’avais jamais pensé que l’amour pouvait être aussi évident. Avec toi, tout devient naturel.

Nous parlâmes longtemps, parfois de choses légères, parfois de nos rêves. Elle me raconta ses envies de vie stable, et d’avoir un vrai foyer. Et moi je lui confiai mes projets. Peu à peu, je me disais que nous pourrions bâtir quelque chose ensemble.

Nous sortions parfois marcher au bord du canal. Elle s’émerveillait de petits riens, et je me surprenais à m’émerveiller avec elle, comme si le monde entier s’était réduit à ces instants.
Et chaque fois que je la regardais, je savais que ce n’était pas seulement de l’amour. C’était une certitude, une évidence : Hitomi était devenue le cœur de ma vie, une histoire sérieuse.





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